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Zevs, tueur d'images



18 OCTOBRE 2014 PAR SÉLECTION ET LÉGENDES PAR HUGO VITRANI

Blaze qui forme des nuages aux éclairs menaçants, peinture des ombres de la ville façon scène de crime, attaques publicitaires XXL, liquidations des marques et des symboles du capitalisme, graffitis invisibles : l'artiste Zevs s'est imposé avec ses performances urbaines illégales. À l'occasion de la parution de sa première monographie L'Exécution d'une image aux éditions Alternatives, Mediapart revient sur le parcours de l'artiste en 15 photos, et présente en exclusivité son œuvre vidéo « Louvre 99 », redoutable carnage artistique.



© ZEVS - Ombre électrique, station-essence rue de Rivoli, Paris, 1999

L'invention de la peinture en tube a révolutionné l'histoire de l'art, libérant les artistes de leurs ateliers. Avec celle de la peinture en bombe, une génération d'artistes s'est imposée dans l'espace public, peignant illégalement des graffitis sur les trains et les murs des villes. Après quelques années passées à taguer son nom, Zevs est retourné au pinceau et à la peinture routière pour dépeindre les paysages en détournant les ombres du mobilier urbain, comme la police détourne les scènes de crime. Autoproclamé “flasheur d'ombre”, Zevs perturbe la signalétique de la voirie, questionne la nuit et le jour, la lumière naturelle et artificielle, allant jusqu'à pirater l'éclairage public en modifiant le fonctionnement des lampadaires. Il ne reste plus que des photos et des films de ces peintures réalisées entre 1998 et 2001.

 © ZEVS


Le graffiti est divisé entre les “Kings” et les “toys” : les rois et les bouffons. N'étant pas de la première génération – celle des abstractions de Futura 2000 sur les trains de NYC, des personnages de Mode 2, des lettrages de Bando, des perspectives de Delta, des déconstructions de Lokiss –, Zevs a préféré devenir un dieu. Après avoir tagué plusieurs noms dans le XXe arrondissement de Paris, l'artiste adopte le blaze de Zevs, hommage au nom d'un RER qui faillit l'écraser en 1992 alors qu'il peignait dans un tunnel. Faisant de la rue son atelier, Zevs s'est trouvé son bleu de travail : combinaison jaune fluo, collant léopard sur le visage, chapeau noir. « La combinaison jaune empruntée aux ouvriers de la voie publique me permet paradoxalement d’être invisible dans la ville », explique-t-il à Toke Lykkeberg, auteur de sa monographie.  

ZEVS - Graffiti de feu, peinture goudron sur porte d'ascenseur, usine Mozinor, Montreuil 2002

ZEVS - Graffiti de feu, peinture goudron sur porte d'ascenseur, usine Mozinor, Montreuil 2002


© ZEVS - Graffiti avec André, tunnel de la Défense, Paris, 2000

Zevs s'évade rapidement des canons classiques du graffiti, milieu qui n'a pas toujours été tendre avec lui. Alors qu'il découvre l'histoire de l'art et tente de l'intégrer dans ses peintures de jeunesse, certains graffeurs réputés repassent ses murs avec des phrases comme “Tu te prends pour Picasso ?”. À la fin des années 1990, Zevs sillonne en scooter les rues de Paris avec André et Space Invader. André est déjà connu pour ses nombreux graffitis roses et ses shadoks dans la lignée des dessins de Keith Haring, tandis que Space Invader est fasciné par l'informatique (lire ici dans Mediapart). Ensemble, ils fondent le trio @nonymous qui va secouer les arts urbains, et seront considérés comme étant les pionniers de ce qu'on appellera ensuite le Street Art. Si ce trio ne dure pas longtemps, une nouvelle ère est née. On retrouve des images inédites de cette période d'expérimentations dans le film de Banksy, Exit Through the Gift Shop, critique acide de la spéculation dans l'art contemporain.



© ZEVS - Numéro de matricule, plaque d'immatriculation sur voitures de police, Paris, 31 décembre 1999  

En 1999, Zevs remplace les plaques d'immatriculation des voitures de police par son nom aimanté. La même année, il édite en cassette vidéo @nonymous avec Space Invader, qu'ils vendent sous le manteau comme un snuff movie. On y retrouve leurs courts métrages dans lesquels ils s'efforçaient de créer du désordre et des dysfonctionnements dans la ville. Zevs se souvient de cette période en parlant de terrorisme burlesque et absurde. Chaque scène se terminaient par un hurlement, remixe inédit du Cri de Munch. De nombreux critiques d'art et journalistes restent sceptiques devant ces expériences visuelles et sonores qui annonçaient l'ère télévisuelle de Jackass. 1999, c'est aussi l'année où Zevs et Invader sont entrés au Louvre… sans autorisation. Space Invader y colla un de ses carrelages... tandis que Zevs – à l'aide d'un badge dérobé – se baladait masqué et armé de deux caméras avec laser dans l'enceinte du musée pour exécuter (faussement) l'histoire de l'art, ce qui déclenchera tout de même de (vraies) alarmes.   



© ZEVS - Attaque visuelle Benetton, place de l'Opéra, Paris 2001

 Marcel Duchamp parlait des “anartistes”, contraction d'anarchiste et artiste. Zevs pourrait être qualifié d'“artiviste”, mixe d'artiste et d'activiste. Dans les années 2000, la publicité envahit l'espace public : les échafaudages sont recouverts d'immenses publicités, jusqu'aux façades d'institutions culturelles en travaux. Zevs décide de les exécuter d'un coup de bombe rouge sang en pleine tête, et se baptise “Serial Pub Killer” bien avant les opérations commandos des anti-pubs et autres déboulonneurs. H&M, YSL, GAP, le centre Pompidou... dans cette nouvelle époque du marketing, aucune cible n'est épargnée.  




© ZEVS - Attaque visuelle Etam, captures vidéo, rue de Rivoli, Paris, 2001



On retrouve cette attaque visuelle contre la marque Etam dans Inside / Outside, documentaire sur Zevs et d'autres artistes qui travaillent dans la rue, comme Swoon ou Earsnot.


© ZEVS - Visual Kidnapping, Lavazza, Berlin, 2002

Le 2 avril 2002, à 5 h 37, Zevs a 26 ans et décide de passer du statut d'artiste à celui de kidnappeur. Sur la façade de l'Alexanderplatz à Berlin, il cible un panneau publicitaire Lavazza de 12×12 m où trône l'égérie de la marque photographiée par David LaChapelle. En 1 h 30, Zevs kidnappe cette femme nue siliconée et laisse un trou noir, genre Lucio Fontana, et une demande de rançon peinte à la bombe : « VISUAL KIDNAPPING, PAY NOW. » Il publie ensuite une vidéo pour expliquer ce projet devenu sa pièce maîtresse : 





© ZEVS - Visual Kidnapping, Lavazza, Berlin, 2002


Pendant plusieurs mois l'artiste conserve son otage, « sage comme une image ». Un an plus tard, Zevs organise une fausse remise de rançon au Palais de Tokyo, entre de faux représentants de Lavazza et André qui se faisait passer pour un représentant de l'institution. L'événement était en fait un leurre organisé dans le “concept store” de l'artiste André à l'entrée du Palais de Tokyo, face au public inquiet par cette récupération des arts urbains par les grandes marques, les institutions et le marché.



© ZEVS - Electric Rainbow, Paris, 2007

Feu, pluie orageuse, foudre, paradis et enfer : Zevs déploie ses pouvoirs artistiques dans la ville et fait parfois surgir des arcs-en-ciel. L'artiste a souvent détourné les supports publicitaires des abribus pour les utiliser comme des cadres de ses expositions urbaines, dans la lignée des artistes Barry McGee ou Kaws.



© ZEVS - Graffiti propre, nuage éclair, Wuppertal, Allemagne, 2007

Bombe de peinture, néon, cutter, arrosoir, pinceau, lumière noire : Zevs a plusieurs outils en stock. En 2004, il inaugure ses “graffitis propres” exécutés au kärcher sur la crasse des murs. En éradiquant les graffitis, les services de propreté publique détruisent chaque jour un patrimoine artistique, alors l'artiste retourne les armes de ces adversaires. Pour éradiquer ses œuvres, il faut alors nettoyer l'intégralité du mur. Il neutralise ainsi le chef d'accusation utilisé contre les graffeurs : la dégradation volontaire. Ici, l'artiste se contente de laver partiellement les murs !


© ZEVS - Graffiti invisible, façade de la Ny Carlsberg Glptotek, Copenhague, 2008


À l'encontre des graffitis souvent monumentaux et colorés, Zevs prétend que « le visible est éphémère », que seul « l'invisible est éternel ». Alors, il recouvre les murs de ses “graffitis invisibles” tracés avec une peinture qui ne se révèle qu’en étant éclairée à la lumière noire, échappant à la répression anti-graffiti.



© ZEVS - Liquidated Logos (Mc Donald"s, Louis Vuitton, Nike, UBS)

Face à la tyrannie des marques et à la crise du capitalisme, Zevs décide de “liquider” les logos des marques, symboles de la société de consommation. L'enseigne MacDonald explose en jaune fluo, les monogrammes Vuitton de Takashi Murakami dégoulinent, idem pour Google, Apple, UBS, Lehman Brothers… ZEVS intervient in situ, mais décline aussi ses liquidations sur toiles ou en sculptures. Ses œuvres sont alors collectionnées, devenant objets de spéculation. Liquider les marques pour faire du liquide ? Une ironie qui n'est pas pour déplaire à l'artiste, mais qui sert d'argument à ses détracteurs qui voyaient en lui un artiste radicalement altermondialiste. 


© ZEVS - Liquidated Logo Coca-Cola, action, banlieue parisienne, 2006
Après plusieurs repérages, Zevs déjoue les rondes de sécurité d'une usine Coca Cola et s'y introduit en coupant le grillage de protection à la pince-monseigneur, photographié par son complice JR dont la réputation n'était pas encore aussi internationale (lire ici dans Mediapart). Avec un arrosoir de jardinage qui crache de la peinture rouge sang, Zevs liquide le logo Coca Cola et y ajoute son copyright. Victoire de l'artiste : le logo a été retiré de la façade de l'entreprise après nettoyage.

ZEVS en action photographié par JR

ZEVS en action photographié par JR



© "Liquidated Logo" Chanel sur le mur d’Armani, Hong Kong, 2009

Hong Kong, 13 juillet 2009. Sapé de son habituelle tunique jaune fluo, Zevs peint illégalement un logo Chanel noir coulant sur une façade Giorgio Armani (voir la vidéo ci-dessous). Comme pour cibler les rivalités entre les maisons de couture, une rivalité qui rappelle celle entre les graffeurs. Repéré par un chauffeur de taxi, Zevs est ensuite placé en garde à vue, passeport confisqué. « Au départ, la police a interprété mon geste comme celui d’un activiste envoyé par Chanel. Je me suis retrouvé en garde à vue, loin du luxe et de la lumière. » Sans l’aide de son galeriste, de ses amis et de l’État français, il aurait pu finir en prison ou sur la paille, Armani ayant demandé au procès plus de 600 000 euros de dommages et intérêts. 


© ZEVS - Voiture brûlée en galerie, Patricia Dorfmann, Paris, 2001

Depuis cette arrestation très médiatisée, Zevs a mis fin à son anonymat en faisant tomber le bas. Il opère désormais de manière plus légale, et fait évoluer son travail d'atelier sous son vrai nom : Aghirre Schwarz. Depuis les années 1990, il a exposé à plusieurs reprises en France et à l'étranger, notamment à Londres lors des Santa Ghetto organisées par Banksy (lire ici dans Mediapart), mais aussi chez le galeriste Steve Lazarides (ancien agent de Banksy), à Berlin, lors des expositions Backjumps, ou encore à Paris au Grand Palais, à la Galerie du jour agnes b., et chez Patricia Dorfmann. Zevs est l'un des rares artistes passés de la rue à l'atelier en présentant des installations mixant vidéo, sculpture, peinture et photographie.

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